Le cruel Caïd,

le marchand et le capucin

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Il était une fois, dans un petit village qui bordait le désert, un paysan qui avait travaillé dur toute sa vie pour nourrir son fils unique. Il vivait pauvrement, possédant pour seuls biens sa ferme, son âne et trois chèvres, mais jamais personne ne l’entendait se plaindre. Il avait fort bien élevé son fils, qui n’avait jamais connu de mère, et le petit garçon était devenu un homme bon, sage et reconnaissant envers celui qui lui avait tout appris.

Devenu un  important marchand de dromadaires, le fils du paysan avait quitté la ferme familiale pour s’installer dans une superbe oasis avec sa femme et leurs deux filles. Il avait souvent insisté auprès de son père pour qu’il les y rejoigne mais ce dernier était trop attaché à sa vieille bâtisse pour envisager de la quitter.

Une année, alors que la récolte du paysan avait été particulièrement mauvaise et que la maladie avait eu raison de deux de ses chèvres, le Caïd de la région décida que les taxes seraient doublées.
Le vieux paysan savait qu'il ne ne pouvait pas réunir l'argent du Caïd mais il était fier et s'obstinait à refuser l'aide de son fils. Au matin de la collecte d’impôts, il se présenta devant le Caïd et disposa à ses pieds la maigre somme qu’il était parvenu à rassembler.

« Hélas mon bon Caïd, s’excusa-t-il, je ne puis t’offrir que ce petit tas d’or qui représente l’ensemble de mes gains pour l’année.
- Voilà qui semble bien léger, ricana le Caïd. N’as-tu donc pas travaillé durant ces douze mois ?
- Oh si, mon bon Caïd ! s’exclama le pauvre paysan, mais les saisons ont été peu clémentes, les épidémies ont frappé ma ferme
et les vieilles cannes que sont devenues mes jambes ne me portent plus aussi fidèlement que par le passé.
- À quoi peut servir un paysan trop vieux pour s’acquitter des taxes ? se moqua d’autant plus le Caïd. 
Si tu ne peux pas payer, alors mes gardes t’enfermeront dans le plus haut silo à grains du désert jusqu’à ce que la Mort vienne t’y chercher. Je réquisitionne ta ferme, ton âne et la chèvre qu’il te reste en guise de dédommagement. »


Le fils du vieux paysan, qui voyageait souvent, apprit quelques jours plus tard le malheur qui frappait son père. Il fit immédiatement préparer les plus rapides de ses dromadaires et fonça sans réfléchir jusqu'au somptueux palais du Caïd.

Il lui fallut trois jours et trois nuits pour atteindre la porte de son imposante demeure. S’élevant dans le ciel sur plusieurs centaines de mètres, le palais était construit sur un lac dont l’eau était si pure et claire qu’elle reflétait ses colonnes d’or massif et de pierres précieuses par tout temps et à toute heure. Le Marchand, qui n’avait jamais vu tant de richesses, s’arrêta un instant avant d’oser frapper. Il se présenta à genoux devant le Caïd et, plaidant avec sincérité la cause de son pauvre père, implora sa pitié. Il se déclara prêt à régler toutes les dettes du paysan mais suppliait qu'on le remette en liberté. 

Hélas, le Caïd qui était un homme fort cruel, ne l'entendait pas de cette oreille.

« Au fond, expliqua-t-il au Marchand, j’ai tant de richesses que je n’ai que faire des misérables piécettes de ton père. Ce qui me passionne, ce sont les défis. Relève le mien et j’exaucerai ton souhait, échoue et tu rejoindras le vieux paysan dans son silo.
- Je t’écoute, répondit le Marchand. Je suis prêt à tout pour le faire libérer.
- Pour espérer que cela arrive, il te faudra revenir demain et prouver à mes gardes que tu es capable de rire aux éclats tout en pleurant à chaudes larmes. Si tu n’y parviens pas, ils te conduiront au silo. »

 

Le Marchand quitta le palais du Caïd, désespéré. Jamais il ne trouverait un moyen de rire aux éclats tout en pleurant à chaudes larmes. Si seulement il pouvait trouver conseil auprès de son père, lui qui répétait sans cesse qu’une solution existe à tout problème.
Alors qu’il marchait en se lamentant sur son sort, le Marchand rencontra un jeune garçon qui n’avait pas plus de cinq ans et battait un petit singe. Armé d’un gigantesque bâton, l’enfant teigneux frappait sans relâche la créature sans défense.
Comme le Marchand était un homme bon et qu’il ne supportait pas la cruauté, il arrêta la main du garçon et brisa son bâton avant de partir en emportant le singe. Il crut entendre l’enfant jurer et menacer dans son dos mais, harassé par son épuisante journée, ne prit pas le temps de se retourner. Moins de dix mètres plus loin, à sa grande surprise, le singe se mit à parler.
« Merci Voyageur, tu m’as tiré d’un grand danger en me tirant des griffes de ce garçon. J’aurais sûrement perdu ma queue sans ton intervention !

- Tu es un singe bien étrange, s’étonna le Marchand. Un singe comme je n’en ai jamais vu
auparavant. Mais c’est vrai que je n’ai jamais rencontré aucun animal capable de parler notre langue.
- Je viens d’un pays très lointain, expliqua le singe. Là-bas, tous les animaux parlent le langage des hommes. Le père du petit garçon  dont tu m’as sauvé est un scientifique. Il est devenu fou en découvrant mon pays et s’est employé à capturer tous mes amis afin de les vendre à prix d’or ici. Heureusement, les hommes de chez nous ont réussi à l’en empêcher mais il était trop tard pour moi. Il m’avait déjà expédié en guise de cadeau pour son diable de fils. Mais permets-moi de me présenter Voyageur, mes amis m’appellent Capucin. Et toi, quel est ton nom ?

- Je suis marchand et non voyageur, rectifia le fils du paysan. Et peu importe mon nom car je ne serai bientôt plus personne.
- Marchand, voyageur, pour un singe comme moi vous n’êtes que des hommes qui piétinent, se moqua Capucin. Raconte-moi plutôt tes malheurs car à tout problème existe une solution. »

Ragaillardi par ces propos qui rappelaient ceux de son vieux père, le Marchand conta ses misères au singe qui écouta sans une seule fois l’interrompre. À la fin du récit, Capucin souriait de toutes ses minuscules dents.
« Te moquerais-tu de mes malheurs ? s’emporta le Marchand.
- Jamais, Voyageur, je ne me moquerais de toi qui m’as sauvé la vie, lui assura le singe. Si je souris, c’est qu’il existe bien une solution à ton problème et je vais te l’exposer. »

Capucin se pencha à l'oreille du Marchand et chuchota pour que lui seul entende. 
« Demain, avant de te rendre au palais, tu t’assureras de penser à suffisamment de choses amusantes pour qu’elles te rendent hilare. Puis, tu placeras une pincée de poivre sous chacune de tes narines, ainsi tu pourras rire aux éclats tout en pleurant à chaudes larmes. »

Émerveillé par l’astuce du singe, le Marchand reprit espoir et, pris d’allégresse, se mit à danser avant de tomber dans un sommeil profond.

Le lendemain, le Marchand se leva à l’aube, pensa à toutes sortes de blagues qui l’amusaient et déposa les pincées de poivre sous ses narines. Il galopa ensuite à toute vitesse en direction du palais du Caïd.

Il arriva devant la porte où l'attendaient deux impressionnants colosses vêtus d'un uniforme de garde. Lorsqu'ils constatèrent que le Marchand riait aux éclats tout en pleurant à chaudes larmes, ils ouvrirent la porte et s'effacèrent pour le laisser entrer.
« Mon bon Caïd ! s’exclama le Marchand, j’ai relevé ton défi et parais devant toi tel que tu l’as souhaité : riant aux éclats tout en pleurant à chaudes larmes. Je te renouvelle donc ma demande, accepte de libérer mon père que tu as enfermé dans le plus haut silo du désert. »

Mauvais perdant, le Caïd ne l'entendait pas de cette oreille.
« Ne te réjouis pas trop vite, Marchand. Si tu veux que je libère ton père, il te faudra revenir demain et mes gardes ne t’ouvriront que si tu prouves que tu es capable de te déplacer à pied tout en étant à cheval. Si tu n’y parviens pas, ils te conduiront au silo. »
Le marchand quitta le palais désespéré. Jamais il ne trouverait un moyen de se déplacer à pied tout en étant à cheval. Il croisa le singe à son retour et lui fit une nouvelle fois le récit de ses malheurs. Tout comme la veille, Capucin écouta avec attention puis se
mit à sourire.
« Te moquerais-tu de mes malheurs ? s’emporta encore le Marchand.
- Jamais, Voyageur, je ne me moquerais de toi qui m’as sauvé la vie, le rassura le singe. Je souris car il existe bien une solution à ton problème et je vais te l’exposer. Demain, reprit-il en chuchotant, tu choisiras le plus petit de tes poneys et t’en serviras de monture pour te rendre au palais. Tes jambes seront trop longues pour l’animal et tes pieds toucheront le sol, de sorte que tu te déplaceras à pied tout en étant à cheval. »

Émerveillé par l'astuce du singe, le Marchand exécuta un nouvelle danse de la joie et gagna son lit pour s'endormir, apaisé. 

Le lendemain, le Marchand se leva à l’aube, fit préparer son plus minuscule poney et avança au pas le plus lent jusqu’au palais du Caïd. Il s’arrêta
devant la porte où l’attendaient les deux gardes géants qui constatèrent que le Marchand se déplaçait bien à pied tout en étant à cheval et ouvrirent pour le laisser entrer.

« Mon bon Caïd ! s’exclama le Marchand, j’ai relevé ton défi et parais devant toi tel que tu l’as souhaité : me déplaçant à pied tout en étant à cheval. Je te renouvelle donc ma demande, accepte de libérer mon père que tu as enfermé dans le plus haut silo du désert. »
Furieux de constater que le Marchand triomphait de nouveau, le cruel Caïd ne l’entendit pas de cette oreille.
« Ne te réjouis pas trop vite, Marchand. Si tu veux que je libère ton père, il te faudra revenir demain et mes gardes ne t’ouvriront que si tu prouves que tu es capable de te montrer nu tout en étant vêtu. Si tu n’y parviens pas, ils te conduiront au silo. »


Le marchand quitta le palais désespéré. Jamais il ne trouverait un moyen de se montrer nu tout en étant vêtu. Il croisa le singe à son retour et lui conta pour la troisième fois ses ennuis.

Comme les fois précédentes, Capucin écouta attentivement avant de commencer à sourire. 

« Te moquerais-tu de mes malheurs ? s’emporta de nouveau le Marchand.
- Jamais, Voyageur, je ne me moquerais de toi qui m’as sauvé la vie, répéta le singe. Je souris car il existe bien une solution à ton problème et je vais te l’exposer. Demain matin, tu ne t’habilleras que d’un filet de pêcheur puis te rendras au palais. Ainsi, tu te montreras nu tout en étant vêtu. »

Émerveillé par l'astuce du singe, le Marchand se remit à danser joyeusement et, l'esprit serein, alla se coucher. 

Le lendemain, le Marchand se leva à l’aube et s’habilla d’un simple filet de pêcheur avant de rejoindre au galop le palais du Caïd. Arrivé devant la porte, il se présenta, quelque peu honteux de sa nudité, aux colosses qui ouvrirent la porte sans lui jeter un regard.
« Mon bon Caïd ! s’exclama le Marchand, j’ai relevé ton défi et parais devant toi tel que tu l’as souhaité : me montrant nu tout en étant vêtu. Je te renouvelle donc ma demande, accepte de libérer mon père que tu as enfermé dans le plus haut silo du désert. »


Ce n’est qu’alors que le Marchand réalisa qu’il ne se trouvait pas face au Caïd. À sa place se tenait une magnifique jeune femme aux yeux d’une douce couleur ambrée.

« Je te salue Marchand et j’admire les efforts que tu as su déployer pour sauver ton père. Sa voix, plus douce encore que son regard, émut le Marchand qui ne trouva rien de plaisant à répondre. Mon propre père n’était autre que le cruel Caïd qui, hier encore, régnait sur ces terres. Las de ses perfides fantaisies, ses soldats l’ont assassiné cette nuit et c’est à moi que revient désormais la tâche de gouverner. Va Marchand, libère ton père et récupérez vos terres ainsi que vos animaux. Fais lui savoir et faites savoir à tous que le cruel Caïd est mort et que désormais ils sont sous la protection de sa Juste fille. »


C’est, pour la première fois, euphorique que le Marchand quitta le palais pour retrouver Capucin. Il ignorait que c’était en fait le singe qui, usant de sa malice, avait convaincu les gardes de se retourner contre leur chef. Il avait eu vent que le cruel Caïd prévoyait de tuer le naïf Marchand à son retour et s’était discrètement rendu au palais une fois son ami endormi.

Le Marchand et le Capucin galopèrent ensemble jusqu'au silo le plus haut du désert pour délivrer le pauvre paysan. 
Les retrouvailles furent si chaleureuses qu’il fallut près d’un mois au Marchand pour se décider à quitter la ferme et retrouver son oasis, sa femme et ses filles. Capucin, quant à lui, ne quitta plus le vieux paysan. Il n’apprit jamais à différencier les marchands des voyageurs et garda pour toujours le secret de la mort du Caïd. 

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