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La petite Princesse Hideuse

Il était une fois, dans un lointain et merveilleux royaume, un Roi et une Reine qui s’aimaient depuis toujours. De leur union étaient nés sept beaux et vigoureux petits garçons qui devinrent rapidement de forts et vaillants Princes. Le Roi, fier de ses fils, les emmenait partout. Il leur enseigna lui-même à manier l’épée et monter à cheval puis engagea les meilleurs professeurs du royaume pour les éduquer aux arts de la diplomatie et de la guerre. À l’âge de treize ans, chacun était apte à régner et tous avaient été promis en mariage à de magnifiques princesses dont la douceur égalait la richesse.

La Reine aimait ses fils avec tendresse mais gardait en elle un profond regret. Elle, qui avait toujours souhaité une fille, désespérait de n’engendrer que des garçons. De petits hommes qui ressemblaient tant à leur père alors qu’elle rêvait d’une princesse à son image.

Chaque soir, elle s’agenouillait à sa fenêtre et implorait les fées d’exaucer sa prière. Une nuit de pleine lune, la Fée des Airs, qui se promenait dans les parages, passa près du château et entendit les pleurs de la Reine. Touchée par son malheur, elle se matérialisa devant elle.
- « Pourquoi donc pleures-tu si fort ma Reine ? lui demanda la Fée.

- Je voudrais tant avoir une fille, se lamenta la Reine. Hélas, la vie ne m’accorde que des garçons !
- Ne te lamente pas, remercie plutôt l’existence de t’avoir donné de si beaux enfants.
- Je la remercie ! continuait-elle de sangloter. Mais je serais tellement heureuse d’avoir une petite fille avec laquelle jouer.
- Aimerais-tu ta fille si elle était moins belle que le moins beau de tes fils ? questionna alors la Fée.
- Bien sûr ! s’exclama la Reine.
- Et si elle était si peu jolie qu’aucun prince ne se manifeste pour l’épouser ?
- Oh cela m’importerait bien peu ! assura la Reine.
- Et si elle se montrait maladroite au point que certains ne la pensent bête ? insista la Fée.
- Je l’aimerais plus que tout au monde. Peu m’importe sa beauté, son adresse ou sa grâce, elle sera ma fille quoi qu’il en soit.

- Dans ce cas, lui promit la Fée des Airs, bois chaque matin de cette potion que je te donne. Tu tomberas enceinte avant la prochaine lune et tu donneras le jour à une petite fille qui ne sera ni belle ni adroite mais dont le cœur sera plus large que ceux de tous tes fils réunis. »

La Reine se jeta aux pieds de la Fée des Airs et la couvrit de remerciements.
- « Ne te réjouis pas trop vite, prévint la Fée. Je serai la Marraine de cet enfant et veillerai à ce qu’elle soit aimée et choyée.
- Vous ne regretterez pas votre générosité », répondit la Reine en s’empressant de ranger la précieuse fiole sous son oreiller.
La Reine suivit les conseils de la Fée des Airs et but chaque matin une gorgée de la potion.
Trente jours plus tard, le Médecin du Palais proclamait la grande nouvelle : la Reine était enceinte. Comblée, elle vécut sa grossesse avec tant de bonheur qu’elle oublia vite les avertissements de la Fée et se persuada que sa fille serait parfaite en tout point.


Le jour de la naissance de la Princesse, le Roi et la Reine organisèrent un immense banquet dans la cour du Palais pour la présenter au peuple. Des quatre coins du Royaume, tous vinrent pour admirer la Princesse dont les troubadours chantaient déjà les louanges.

À la présentation du bébé, un silence de plomb tomba sur l’assistance. Jamais on n’avait vu bébé si affreux. De sa tête rouge et grasse s’élevaient déjà quelques mèches de cheveux, brunes et revêches. Ses doigts boudinés n’avaient rien d’appétissant et sa bouche de travers imposait à son visage ingrat une curieuse et permanente grimace. La petite fille avait beau sourire, les autres enfants, à sa vue, éclataient en sanglots.

Elle était si Hideuse qu'on la nomma ainsi et tous, y compris la Reine, s'empressèrent de s'en écarter. 
Il fut décidé, pour ne plus heurter les regards, qu’Hideuse vivrait recluse dans la plus haute tour du château.
La pauvre enfant y emménagea le jour de sa naissance et le Roi promit qu’elle n’en sortirait que le jour où elle serait suffisamment présentable pour trouver un époux. Seule une vieille nourrice aveugle était autorisée à lui tenir compagnie.


En dépit de son physique, l’enfant grandissait, charmante et docile. Très attachée à la vieille nourrice qu’elle considérait comme sa grand-mère, elle occupait ses interminables journées en peignant, lisant ou jouant aux cartes avec l’aveugle. Ni le Roi, ni la Reine, ni les Princes ne venaient lui rendre visite mais la Princesse ne s’en plaignait jamais. Il aurait pu en demeurer ainsi jusqu’à la fin des temps si, furieuse, la Fée des Airs n’était pas décidée à venger sa filleule. Lorsqu’Hideuse eut douze ans, sa marraine se présenta de nouveau auprès de la Reine.

- « Tu devrais avoir honte, la menaça t-elle, de traiter ainsi la fille que je t’ai donnée. Pour rattraper ta faute et épargner de grands maux à ton Royaume, il te faudra dès demain promettre la main d’Hideuse au Prince Parfait qui gouverne le royaume voisin.

- C'est impossible, se mit à bafouiller la Reine, je ne peux. Le prince est si beau, jamais il ne voudra d'un laideron comme Hideuse. 

- Tu as tellement honte de ta fille, s’emporta rageusement la Fée. Ta cruauté ne restera pas impunie ! Au petit matin, cent bateaux de pirates envahiront le port. Ils détruiront les champs, raseront la ville et enlèveront le plus pur de tes enfants. »


Le lendemain, l’aube à peine éveillée, cent bateaux de pirates envahirent l’horizon et accostèrent pour mettre la ville à feu et à sang. Ils ravagèrent champs et commerces, pillèrent les maisons puis brûlèrent ce qu’il restait.

 

Aussi lâches que coupables, le Roi et la Reine s’étaient enfermés dans leur chambre avec les sept Princes qu’ils craignaient de voir enlevés.

Aucun ne songeait à Hideuse qui se trouvait toujours au sommet de la tour avec, pour seule protection, sa vieille nourrice. 

Alors que leurs compagnons achevaient de réduire en cendres le royaume, trois pirates reçurent l’ordre de se rendre au plus haut
donjon du château pour enlever la Princesse. L’un de ces pirates était Bienveillant, le fils du Capitaine de l’équipage.


Il faut savoir que la Fée des Airs était également la marraine de Bienveillant et avait travaillé dur pour s’assurer qu’il ne devienne pas l’un de ces pirates qui traumatisent les enfants. C’est donc avec le plus grand respect que le garçon captura Hideuse et la vieille nourrice avant de les conduire à son père.
Contrairement aux apparences, le Capitaine des pirates était un homme bon. Il connaissait l’histoire de la Princesse Hideuse et estimait que la fillette avait suffisamment souffert pour le reste de sa vie. Attendri par l'enfant qui, bien qu'elle soit très laide paraissait aussi gentille que polie, il ordonna à son équipage de la traiter en invitée de marque.

- « Ici, lui assura-t-il, personne ne te jugera ou n’aura honte de ton physique. Ils ont bien assez à regarder entre John le Borgne, Pat le Cul-De-Jatte et Paul Les-Trois-Guiboles ! Tu resteras avec nous si tu es d’accord et vivras désormais sur les mers du globe. Bienveillant se plaint sans cesse d’être le seul enfant à bord, je suis sûr que vous allez bien vous entendre. »


Ravie d’être délivrée de sa tour sans lumière, Hideuse s’adapta sans peine à cette nouvelle vie et ne quitta plus jamais le navire des pirates. Elle épousa Bienveillant qui, à force de bonté, ne voyait plus que les âmes et était tombé éperdument amoureux de celle d’Hideuse qui était si pure.
Ensemble, ils voguèrent sur chaque flot, découvrirent chaque pays, vécurent chaque aventure mais ne refirent jamais escale dans le petit Royaume dont Hideuse aurait dû être la Princesse. Elle ne sut donc jamais que ses parents, le Roi et la Reine, qui n’avaient pas une fois cherché à la retrouver, étaient devenus fous de chagrin et de rage en apprenant qu’aucun de leurs sept merveilleux fils ne pourrait avoir d’enfants.


Hideuse et Bienveillant eurent quant à eux de merveilleux et adorables triplés, éveillés au point de forcer la vieille nourrice à leur courir après. La petite famille vit depuis des jours paisibles et il se raconte, parmi les pirates, que le plus blond des bambins aurait déjà une âme de Roi.