• Instagram

© 2017-2019 LA CONTEUSE DES TEMPS MODERNES 

Chapitre trois : le réveil de la Fée Corneille

Pour la seconde fois en moins de vingt-­quatre heures, Petit Renard se retrouvait seul et perdu dans Londres.

 

Il s’était éloigné de l’école de Pauline pour échapper à Miss Barnaud et avait cavalé sur de longs mètres avant de trouver refuge dans une cage d’escalier ouverte. Notre petit héros n’avait rien avalé depuis les baies du vieux commissariat. Affamé, son estomac gargouillait si fort qu’il couvrait le raffut du trafic et de la rue.

Une odeur des plus appétissantes fit alors frétiller ses moustaches. Un parfum délicieux de saucisses et de pain qu’il suivit, guidé par sa truffe, et qui le mena deux rues plus loin. Au pied d’un stand de hot­dog tenue par une jolie dame blonde qui sentait aussi bon que ses sandwichs. Autour du stand, trois chats et deux chiens guettaient, le museau pointé vers la vitrine, que la jolie vendeuse daigne remplir leurs gosiers. N’osant se rapprocher, Petit Renard observait la scène, dissimulé derrière une poubelle. L’un des matous finit par le repérer.

 

Intrigué par le curieux pelage roux qui les épiait, il avança vers le container pour aborder notre jeune héros.

- “Hé l’ami, tu as faim ?” Jamais on n’avait interpellé Petit Renard ainsi. ­

- “Allez suis-­moi, reprit l’inconnu, “a bonne Suzie aura bien quelque chose pour toi.”

 

Suzie, qui était en fait la jolie vendeuse, offrit trois saucisses à Petit Renard qui s’en régala en une bouchée. ­

- “Eh bien,” s’exclama le chat qui s’avéra s’appeler Joe, voilà un ventre qui avait besoin d’être rassasié !”

Notre Petit Renard hocha vigoureusement la tête, le regard empli de gratitude et, sans vraiment le vouloir, commença le récit de ses péripéties. Il n’avait parlé à personne depuis la veille et vider son sac auprès de Joe le Matou lui fit un bien inespéré. Il lui raconta la promenade nocturne avec ses frères, le buisson de baies derrière la grille du commissariat, l’exquis goût de ses fruits, l’effroyable Pitbull, la rencontre avec Pauline, la conduite sportive de sa Maman, les toilettes de l’école et, enfin, Miss Barnaud, le concierge et son balai. 

Joe écouta notre petit héros sans dire un mot avant de pousser un long sifflement que Petit Renard ne comprit pas de suite. ­ - “Cela en fait des aventures pour un si petit gaillard, commenta-­t­-il en tapotant le renardeau sur l’épaule. ­

 - Je crois savoir où vit ta petite fille, les interrompit alors un chat de gouttière qui avait suivi leur conversation. Si c’est bien la blondinette à laquelle je pense, sa maison est à trois pâtés d’ici. ­

- Tu voudrais bien m’y conduire ?” s’enquit Petit Renard plein d’espoir.

 

Il aurait préféré retrouver son terrier, sa Maman et le Parc de Judd Street mais la maison de Pauline demeurait une alternative bien plus agréable que la rue. La jolie Suzie leur jeta une tournée supplémentaire de beignets et notre courageux héros, Joe le Matou et leur nouvel ami entamèrent le trajet qui ramènerait Petit Renard chez la fillette.

A quelques kilomètres de là, l’ambiance était plus tendue que jamais dans le parc magique.

Monsieur Crapaud et Mamie Chouette étaient rentrés, penauds et bredouilles. Les longues heures passées à arpenter les rives de la Tamise n’avaient rien donné. Autour de Maman Renard, le cercle des animaux se resserrait. Comme elle, chacun était conscient que les chances de retrouver son fils s'amenuisaient d’heures en heures. ­

 

- “Allons bon, ressaisissez-­vous un peu ! tentait de relativiser le Pélican Fou qui avait la morosité en horreur. La vie ne vous a donc jamais appris à garder espoir ? Croyez-­vous que je sois parvenu à m’évader de mon simulacre de zoo en broyant du noir ? Non, j’ai relevé le bec, je me suis battu et la magie de la Fée Corneille m’a guidé jusqu’à Judd Street et vous, mes amis.”

Le pessimiste Crapaud était sur le point de rétorquer d’une de ses répliques amères et maussades quand la meute de chiens errants franchit avec fracas et grognements les grilles du parc. ­

- “Que s’est­-il passé ? s’alarma Mamie Chouette en constatant les égratignures qui tachaient les fourrures de Traîne-­Patte et Poildur. ­

- On s’est séparé pour chercher le petit, expliqua Le Borgne qui semblait indemne.  Je suis parti vers l’épicerie du bout de la rue tandis que les autres se sont dirigés vers le commissariat. Je les avais quittés des yeux depuis seulement quelques minutes quand j’ai entendu crier. ­

- Le Pitbull nous a tendu une embuscade, abrégea Traîne-­Patte dans un souffle qui lui arracha une douloureuse grimace. Il se doutait que nous partirions à la recherche du renardeau et nous guettait, tapi derrière la haie. ­

- Et on lui a foutu une sacrée raclée, se targua Poildur qui avait perdu deux dents dans la bataille. On a l’air en forme olympique à côté de ce qu’il reste de ce sac à puces. ­

- C’est incompréhensible, le coupa Mamie Chouette. Le Pitbull n’attaque que ceux qui s’aventurent dans le jardin du commissariat. Ce type de traquenard ne lui ressemble pas. ­

- Il avait l’air étrange, confirma Traîne-­Patte, comme possédé. Sa mâchoire écumait de rage et ses yeux brûlaient d’un feu rouge qui m’a glacé le sang.”

 

Un frisson d’effroi parcourut l’assistance. Tout le monde savait combien il était dur d'apeurer Traîne-­Patte.

- “Cette fois nous n’avons plus le choix, trancha Mamie Chouette, il est temps de réveiller la Fée Corneille.”

 

Formant une drôle de procession, les animaux se rendirent en file indienne jusqu’au pied de la Fontaine aux Corneilles. Improvisée maîtresse de cérémonie, Mamie Chouette planait en tête du cortège. Maman Renard fermait quant à elle la marche, les épaules avachies sous le poids du chagrin. Les papillons aux jolies ailes dorées, qui n’avaient jamais vu tant de monde dans leur petite clairière, avaient cessé de voleter pour ne rien manquer du spectacle.

 

Réunis autour du large bassin de granit, tous rivaient leurs regards sur les quatre oiseaux qui gardaient la fontaine. L’air solennel, la doyenne de la forêt emprunta une brindille au plus ancien des chênes pour tapoter trois légers coups sur le front de chaque corneille. Un épais et menaçant nuage se forma au­-dessus de la clairière et la foudre retentit, rompant le lourd silence des airs.

Apeurés, les renardeaux se blottirent dans le pelage de Maman Renard. Lorsqu’ils osèrent sortirent le museau de sa fourrure orange, la Fée Corneille était là. Trois fois plus large que Mamie Chouette, d’un plumage noir onyx, elle se tenait au sommet de la fontaine, plus immobile encore que ses sosies de pierre.

­ “On dirait une statue, murmura le plus jeune renard, impressionné. ­

- Chut,” le rabroua sa Maman, “elle attend ses soldats et ils ne viendront que si personne ne parle.”

Le renardeau lui jeta un nouveau regard interrogateur auquel elle ne répondit pas. Des pierres de la Fontaine, commençaient à jaillir de minuscules êtres, coiffés de curieux chapeaux bleus. ­

 

- “Les voilà, chuchota alors Madame Renard, les lutins de la Corneille sont de retour.”

 

Aussi vifs que malicieux, les lutins étaient d’incontrôlables créatures, réputées pour leur mauvais esprit et leur indéfectible loyauté envers la Fée de Judd Street. 

 

Mamie Chouette et les chiens errants informèrent l’oiseau protecteur de la situation. Les jeunes renardeaux complétèrent le récit avec les malheureuses péripéties de notre petit héros. La Fée Corneille les écouta, impassible, sans bouger ne serait­ce qu’une plume, et garda le silence quelques minutes encore après que Traîne-­Patte eut décrit les yeux du Pitbull. Autour de la fontaine, les lutins dansaient en cercle, de manière lente, triste et muette. Soudain, l’oiseau noir déploya ses ailes et les lutins se figèrent brusquement. ­

 

- “Animaux du Parc de Judd Street, déclama la Fée Corneille d’une voix croassante. Il est écrit au sommet de la Tour de Londres qu’un jour viendra où les ténèbres s’élèveront en une seule force pour mieux s’abattre sur la ville et ses habitants. La disparition de Petit Renard, l’attitude menaçante du Pitbull voisin et la rumeur qui enfle dans le royaume des Fées ne sont que les prémices annonciateurs que ce jour terrible ne saurait tarder à arriver. L’heure est grave, chers animaux. Il vous faudra être forts, préparés à lutter contre cette force que nous seuls avons une chance de contrer. Mes lutins vont enquêter sur ce qui se trame dans Londres mais en attendant, restez sur vos gardes. Ne quittez le Parc sous aucun prétexte et veillez les uns sur les autres. Les habitants de Londres ne s’en douteront jamais mais vous êtes leur ultime espoir.”