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© 2017-2019 LA CONTEUSE DES TEMPS MODERNES 

Chapitre deux : Petit Renard rencontre Pauline

Petit Renard grelottait depuis des heures dans la cabine téléphonique rouge lorsque le soleil se leva sur Londres.

Agressif dès le réveil, l’astre brûla les yeux de notre malheureux héros, le forçant à se recroqueviller davantage encore contre le sol. La chaleur tapait avec intensité sur sa fourrure rousse à travers les carreaux. Petit Renard aurait voulu sortir, fuir la fournaise des rayons, mais la foule de passants au-­dehors l’en dissuada. “Les hommes sont dangereux.” Pas un jour ne s’était écoulé depuis sa naissance sans que Maman Renard ne le martèle.

Hélas, si les cabines téléphoniques fournissent d’excellentes cachettes la nuit, elles reprennent très vite du service dans la matinée.

 

Concentrons, le temps d’un instant, notre attention de l’autre côté de la rue où une espiègle petite fille blonde se fait gronder par sa maman. ­

“Ce que tu peux être méchante Pauline ! Pourquoi ne veux-tu pas appeler ta Mamie pour la remercier de son joli cadeau ?

C’était même pas la bonne poupée !” rétorqua la fillette en grimaçant. ­

“Tu me fais honte ma fille !” perdit patience sa maman. Dépêche-­toi d’entrer dans cette cabine pour appeler Mamie avant que je ne te mette une fessée devant toute la rue !”

Contrariée, Pauline donna alors un grand coup de pied dans la cabine rouge, propulsant Petit Renard jusqu’au plafond, et eut la surprise de se retrouver avec une drôle de boule de poils rousse entre les bras. ­

“Oh Maman !” s’exclama ­t-­elle. “Regarde comme il est mignon, et tellement doux ! On peut le garder? Je t’en supplie, dis oui !” l’implora ­t­-elle en insistant de ses attendrissants yeux bleus délavés.

Émue par l’air apeuré du petit animal et prise au dépourvu par la situation, la Maman de Pauline ne trouva pas la force de refuser. Elle accepta de recueillir temporairement Petit Renard, à la condition expresse que la petite capricieuse appelle immédiatement sa grand-­mère.

“ ­Mais Maman, je ne peux pas le lâcher,” protesta encore la fillette. “Il risquerait de s’enfuir.

­ Je vais le tenir mais essaie de te magner un peu! De quoi avons-­nous l’air, coincées dans cette cabine téléphonique depuis quinze minutes avec un bébé renard ? ­

De la meilleure famille du monde !” répondit Pauline qui avait enfin retrouvé son sourire le plus éclatant.

 

Au même moment, alors que la nuit s’éteignait sur le Parc de Judd Street, aucun des animaux ne songeait à s’endormir. Les frères de Petit Renard avaient fouillé toute la forêt avant de revenir, penauds, au terrier pour prévenir leur Maman qui n’avait pas perdu une seconde pour donner l’alerte au voisinage. Les animaux s’étaient rassemblés dans la clairière des papillons aux jolies ailes dorées pour tenir une assemblée d’urgence. Il fallait faire vite, Hector était sur le point d’ouvrir la grille du parc et les premiers enfants ne tarderaient pas à arriver.

Effondrée, la Maman Renard ne parvenait pas à contenir ses larmes. Elle sanglotait au pied d’un chêne, entourée des pattes affectueuses de ses fils, eux aussi morts d’inquiétude.

Au centre de l’assemblée, la bande des chiens errants menait la discussion. ­

“Nous allons quadriller le secteur”, exposait Poildur, “questionner les rats du quartier, menacer les chats des alentours, l’une de ces vermines aura forcément vu le petit. ­

Si Petit Renard s’est aventuré sur les terres du vieux commissariat,” l’interrompit alors Monsieur Crapaud, “il y a de fortes chances pour qu’il ait servi de dîner au Pitbull.”

 

A ces mots, que jusque là personne n’avait osé prononcer, les sanglots de Maman Renard redoublèrent de souffrance.

­ “Nous vous savions couard Monsieur Crapaud mais vous devriez apprendre à cacher ce déplaisant défaut,” le rabroua la sévère voix de Mamie Chouette.

Mamie Chouette était sans conteste la plus sage, la plus respectée et la plus âgée de tous les habitants du Parc de Judd Street. Il se murmurait parmi les enfants qu’elle avait plus de cent ans et avait vu naître la moitié des arbres de la forêt. Mamie Chouette n’avait pas de famille et consacrait tout son temps à aider ses voisins et amis. Elle avait d’ailleurs rendu service à chacun au cours de sa longue et paisible vie. ­

“Ne vous en faites pas très chère”, rassura-­t-­elle Maman Renard en lui tapotant l’épaule de son aile. “Pendant que les chiens errants mèneront l’enquête dans les mauvais quartiers, Monsieur Crapaud et moi arpenterons les rives de la Tamise. ­

“P-­p-­p­-p­-pourquoi moi ?” bégaya le peureux batracien. ­

“Parce que vous avez grand besoin de vous dégourdir les pattes ! Et, qui sait, nous croiserons peut-­être votre courage en chemin!”

Poildur et Le Borgne quittèrent donc le parc de Judd Street par la grille, suivis de près ou presque par Traîne­Patte, tandis que Mamie Chouette entraînait Monsieur Crapaud vers le petit ruisseau qui rejoignait la Tamise. Prenant soin de voler à basse altitude, Mamie Chouette ratissait de ses larges yeux perçants le moindre recoin des rives.

 

Quelques mètres plus bas, Monsieur Crapaud avançait à une allure beaucoup vive. Le pas tremblant, il redoutait à chaque détour de croiser un rat suffisamment gros pour l’engloutir. Un bruit fit soudain bondir le peureux animal. Un terrible fracas suivi d’un épais nuage de poussière. Sous son regard globuleux, tout un pan de muret en briques venait de s’effondrer. Alertée par le bruit et la fumée, Mamie Chouette descendit se poser près de lui. Des couinements s’échappaient des ruines. ­

"De pauvres malheureux sont bloqués sous les gravats, s’exclama l’oiseau. Venez m’aidez à les sortir de là !” ­

Vous plaisantez, j’espère ! s’offusqua Monsieur Crapaud. Vous ne reconnaissez donc pas leurs cris ? Ce sont sans aucun doute des rats ! ­

Evidemment que ce sont des rats ! De pauvres rats pris au piège que nous devons secourir ! ­

Mais, bredouilla le Crapaud, ignorez-vous donc qu’ils mangent ceux de mon espèce ?”

Mamie Chouette rehaussa de son aile ses minuscules lunettes rondes sur son bec pour mieux toiser Monsieur Crapaud. Elle prit le temps d’inspirer un bon coup avant d’articuler sur son ton le plus patient : ­

“Monsieur Crapaud, jamais encore je n’avais entendu de pareilles inepties. Dépêchez-­vous d’aider ces pauvres bougres sans quoi vous aurez des comptes à rendre à la Fée Corneille ! Des rats qui mangent les crapauds,” ricana-­t-­elle en déblayant les première briques, “on aura vraiment tout entendu !”

Quelques pâtés de maisons plus loin, Petit Renard découvrait l’existence d’un tout nouveau monde. Un monde étrange, bruyant, rempli de drôles d’objets qui clignotent, roulent ou émettent des bruits assourdissants. De nature courageuse mais pas téméraire, notre Petit Renard s’était réfugié sous l’anorak de sa nouvelle amie et n’avait nullement l’intention de se risquer à en sortir plus que la tête. Loin de s’en plaindre, Pauline caressait sans se lasser la fourrure rousse qui était bien plus douce que ses autres peluches.

 

Malheureusement, l’heure de l’école approchait à grands pas et la Maman de Pauline refusait fermement d’y emmener Petit Renard. La fillette eut beau supplier du regard, implorer à genoux, geindre et taper du pied, rien ne la fit cette fois flancher.

A court d’arguments, Pauline se résolut à recourir à ce chaque enfant connaît comme étant la solution ultime : le bon vieux mensonge. Elle guetta patiemment la seconde où sa Maman détournerait les yeux puis enfourna en un geste rapide Petit Renard dans son cartable. ­

 

“C’est bon Maman, je suis prête ! Petit Renard était fatigué, je l’ai couché dans mon lit”, lança-­t-­elle innocemment en se ruant vers la porte.

 

La voiture démarra lentement. La Maman de Pauline conduisait à une allure agréable et, bercé par le ronronnement du véhicule, Petit Renard ne tarda pas à somnoler entre l’agenda de la fillette et son cahier d’anglais.

Le freinage devant l’école fût, en revanche, plutôt brusque et le cartable de Pauline se retrouva projeté à ses pieds, lui extirpant un aigu cri de panique.

­ “ Calme toi ma fille, s’agaça sa Maman. “Ce ne sont que de vieux livres et des cahiers mal tenus. Allez, file et passe une bonne journée !”

Aussitôt déposée, Pauline se rua aux toilettes pour vérifier que Petit Renard ne s’était pas cogné. ­

 

“Je suis désolée, Maman conduit beaucoup mieux d’habitude. Mais on a réussi,” reprit-­elle, triomphante, “je vais pouvoir te présenter à toutes mes copines !”

 

Notre petit héros était trop désorienté pour comprendre les paroles de sa jeune amie. Il ne cessait de remuer la tête pour tenter de se repérer. Il aurait voulu trouver un lieu, un visage, n’importe quoi qu’il aurait pu reconnaître. Ici, les enfants étaient encore plus nombreux qu’au parc de Judd Street un dimanche de grandes vacances. Le vacarme de leurs hurlements résonnait dans les oreilles dressées de Petit Renard. Le soleil auquel il n’était pas habitué avait brûlé ses yeux et de grosses tâches noires obstruaient désormais sa vue. Paniqué et presque fou, Petit Renard se mit alors à pousser des cris stridents.

­ “Je t’en supplie, tais-­toi,” l’implora Pauline, “quelqu’un pourrait t’entendre, je vais avoir de gros ennuis !”

 

Mais Petit Renard ne pouvait pas se taire. Il était incapable de contrôler son angoisse. Si seulement sa Maman était là pour l'apaiser, si seulement il n’avait pas commis la plus grosse bêtise de sa vie. Pauline ne savait plus quoi faire. La maîtresse allait finir par arriver s’il continuait à crier ainsi et sa Maman apprendrait qu’elle lui avait désobéi.

Des coups retentirent soudain sur la porte des toilettes. ­

“Qui est là­-dedans ?” interrogea une voix revêche, et que se passe-­t-­il ?

­ Oh non ! s’exclama la fillette. C’est Miss Barnaud, cette fois on est cuit ! ­

Répondez où j’appelle le concierge et ce bon vieux Oscar ne se gênera pas pour enfoncer la porte ! menaça l’institutrice. ­

C’est moi Miss Barnaud, se résolut à avouer Pauline, mais je suis malade, je ne peux pas ouvrir de suite.”

Elle parlait fort, mais pas suffisamment pour couvrir les cris perçants de Petit Renard. ­

“Ne me prenez pas pour une idiote,” s’agaçait Miss Barnaud, “je sais encore reconnaître un cri d’animal. Dépêchez­v-ous d’ouvrir avant que votre chat ne se brise les cordes vocales !”

 

Acculée, la fillette tourna le verrou pour laisser entrer l’institutrice mais, à peine la porte entrouverte, notre Petit Renard retrouva le plein usage de ses membres et déguerpit en se faufilant entre les jambes de la sévère Miss Barnaud. Il traversa la cour de l’école à toute vitesse, poursuivi par la maîtresse décoiffée et le concierge armé d’un balai déplumé. Sous le regard ahuri des autres élèves, Petit Renard les fit courir d’un coin à l’autre durant plusieurs minutes avant de se ruer vers la sortie. Miss Barnaud s’étala sur le béton en tentant d’attraper la queue de l’animal alors qu’il franchissait le portail. Jamais les enfants n’avaient autant ri dans cette cour de récréation. Seule Pauline ne profitait pas des réjouissances. Les yeux humides, elle regardait, impuissante, son nouvel ami s’enfuir.