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Chapitre un : le parc magique de Judd Street

Il était une fois, au coeur de la gigantesque et bruyante ville de  Londres, dans une petite rue du nom de Judd Street, un vieux commissariat qui semblait à l’abandon. A sa droite, à peine visible au milieu des maisons de briques grises, se trouvait l’entrée du Parc de Judd Street. Un parc que tous les habitants du quartier savaient magique, un parc dont nous allons doucement nous rapprocher.
 

Son entrée, loin d’être accueillante, était barrée par un tourniquet de bois, grinçant et poussiéreux sur lequel les araignées venaient fréquemment en balade. Au premier regard, le tourniquet paraissait extrêmement étroit, pourtant, personne n’y restait jamais coincé. Pas même le gros monsieur qui vivait au quarante-sept de la rue avec son énorme et baveux molosse, pas même la dame du numéro douze avec ses triplés et leur gigantesque poussette !
De l’autre côté du tourniquet s’élevait une immense forêt, bien trop large pour être contenue dans un parc qui paraissait si petit. Elle était peuplée de plusieurs centaines d’arbres dont certains se vantaient d’être millénaires. L’herbe qui bordait le tronc de ces chênes, peupliers et cyprès à la mémoire débordante, restait verte en toute saison et les fleurs qui logeaient parmi ses brins ne fanaient jamais. Au centre de la forêt, nichée dans une clairière illuminée de milliers de papillons aux ailes dorées,une fontaine de granit et d’argent massif trônait.

Des corneilles, sculptées dans la roche, ornaient chacun de ses angles et son eau, constamment fraîche et limpide, coulait sans ne jamais geler. 

C’est la raison pour laquelle les habitants de Judd Street admettaient que le parc de leur rue était magique. En authentiques londoniens, ils pratiquaient le métro depuis la naissance et se savaient donc capables de se faufiler à travers n’importe quel tourniquet. Ils connaissaient aussi les lubies de leur tatillonne Reine et ne s’étonnaient plus de rencontrer des pelouses verdoyantes au cœur du mois de Février. En revanche, jamais avant la fontaine aux corneilles, ils n’avaient vu de cours d’eau, aussi mince fût-il, résister aux températures qui figeaient la Tamise.

De Kings Cross à Russel Square en passant par Euston Road, tous les enfants du coin se retrouvaient chaque jour au Parc de Judd Street pour s’amuser. Le soir après l’école, le mercredi après-midi, des jours entiers durant les vacances, il était rare de ne trouver personne autour du joli carrousel vert et bleu.
Cependant, il restait un secret que le parc magique n’avait encore jamais révélé. Un secret bien plus excitant que celui d’un étroit tourniquet, d’une herbe qui ne jaunit jamais ou d’une fontaine dont l’eau ne gèle pas. Un secret que ni les enfants de Judd Street, ni leurs parents à l’esprit pas si étroit, n’auraient pu imaginer. Un secret qui, aujourd’hui, va vous être dévoilé.

Chaque soir, une fois le dernier enfant parti, après qu’Hector, le gardien du parc qui passait la moitié de ses journées à dormir et l’autre moitié à peigner sa curieuse moustache en frisottis, ait quitté le banc qu’il qualifie de bureau, les véritables animaux du Parc de Judd Street se réveillaient.

Poildur, Traîne-Patte et le Borgne étaient les fiers membres de la Bande des Chiens Errants. Tous trois nés dans le Parc de Judd Street, ils ne s’en étaient jamais éloigné plus de quelques heures depuis. D’allure peu présentable et le poil mal tondu, ils effrayaient les passants inconnus mais s’étaient, depuis longtemps, fait adopter des vagabonds et enfants du quartier qui leur jetaient de temps à autres quelques quignons de pains ou farandoles de saucisses. Seuls de rares parents sévères persistaient à les chasser de leur chemin, craignant qu’ils ne refilent deux, trois puces à leur délicieuse progéniture ou ne dérobent une nouvelle tarte laissée à reposer sans surveillance sur le rebord de la fenêtre.

La nuit tombée, Hector ayant quitté le parc, Traîne-Patte s’assurait qu’aucun bruit ne trouble le silence du début de soirée avant d’écraser de toutes ses forces la queue du pauvre Borgne qui hurlait alors à la mort. Traîne-Patte s’empressait ensuite
de détaler à toute vitesse, toujours vers la droite pour échapper à sa victime qui était connue pour ne voir que de l’oeil gauche. Démarrait alors une fracassante course-poursuite qui réveillait chaque soir la forêt. Les trois compères ensevelissaient d’abord le terrier de Monsieur Hérisson et Madame Museraigne. Les cris de mécontentement du rongeur et sa compagne tiraient alors du sommeil Madame Pivert et ses oisillons qui logeaient au dernier étage du même arbre.

 

Mais, notre histoire nous conduit un peu plus bas, vers le chêne voisin, où la famille Renard ouvre les yeux à son tour. Madame Renard était la douce Maman de cinq petits renardeaux, tous malins, vifs et roux flamboyants. L’un d’entre eux était toutefois plus malin, plus vif et plus flamboyant que ses frères. C’était le plus jeune de la fratrie et sa Maman L’avait en conséquence baptisé Petit Renard.
Petit Renard était toujours le premier levé. Il dressait ses minuscules oreilles en pointe dès les premiers gémissements du Borgne et mordillait avec entrain la nuque des autres pour les arracher aux bras de Morphée.

 

Il faisait bon vivre pour les animaux dans le Parc de Judd Street où les nuits se déroulaient en toute quiétude. Pendant que les parents vaquaient à leur occupations, les plus jeunes s’amusaient en bande dans la forêt. Après les enfants du quartier, c’était aux petits animaux de se défouler !


Du côté de notre famille de Renard, tout le monde était à présent bien éveillé et, déjà, les estomacs des jeunes frères sonnaient creux.

- “Allons jouer près du lac,” proposa Petit Renard. “J’ai vu de gros buissons garnies de groseilles, elles feront un excellent goûter !
- Soyez prudents les enfants,” recommanda leur Maman avant qu’ils ne se dépêchent de partir, “restez groupés et ne vous approchez pas du vieux Commissariat !”
Les jeunes renards acquiescèrent par habitude et quittèrent le terrier en gambadant.

Ils longèrent d’abord en silence l’écurie où Horace, le grincheux poney du parc, somnolait près de sa calèche. Horace était le seul animal de la forêt qui dormait la nuit et vivait la journée. Il baladait du matin au soir les enfants qui venaient jouer dans sa jolie calèche rouge que guidait son fidèle cocher. Malheureusement pour lui, ses voisins étaient d’un naturel bruyant et le pauvre Horace avait fini par perdre la tête faute de pouvoir trouver le sommeil. Il hennissait depuis à vous glacer le sang lorsque des malotrus se permettaient de rompre le silence autour de l’écurie.


Nos renardeaux atteignirent ensuite la lumineuse clairière où vivaient les papillons aux ailes dorées. Ils jouèrent un moment avec eux, se saupoudrant joyeusement de leur jolie poussière brillante, avant que l’estomac de Petit Renard ne se remette à gronder.
- “J’ai faim,” rappela-t-il à ses frères, “allons cueillir les groseilles !”


Après quelques minutes de marche, ils arrivèrent finalement près du lac. Les températures étaient encore fraîches et seul le Pélican Fou, accompagné de son escadrille de cannes égyptiennes, osait se baigner dans l’eau glaciale du lac.

L’histoire nous force ici à faire un détour pour expliquer à vos esprit curieux ce qu’un animal aussi étrange que ce Pélican fabrique dans un parc anglais aussi respectable que celui de Judd Street.
Il nous faut remonter à 1664 pour comprendre. En cette année, un fantaisiste ambassadeur Russe décide d’offrir au bon Roi Charles II une flotte d’étranges oiseaux qu’aucun londonien ne pouvait se vanter de connaître. De grands volatiles blancs, au large et long bec orange, des oiseaux qui n’avaient encore jamais vu de ville. Bref, des pélicans.
Les sujets du Roi accueillirent l’espèce inconnue avec tant d’enthousiasme et de clameurs que Charles II décida de les installer sur le plus gros rocher de Saint James Park, où chaque habitant du pays pourrait leur rendre visite. Les générations passèrent, bien plus lentement qu’une histoire ne peut le raconter, et, quelques trois cent cinquante années plus tard, le Pélican de notre histoire venait au monde.

Bien qu’il n’ait jamais connu que le caillou de son enfance, le Pélican ne supportait pas l’idée d’être enfermé. Il avait élaboré des centaines de plans pour s’échapper de Saint James Park et chacun d’entre eux avait échoué, sous le regard consterné de ses congénères qui se trouvaient très satisfaits de leur condition.
Une obsession restant une obsession, au terme de sa cent-unième tentative, notre Pélican, qui était désormais qualifié de Fou, parvint à s’enfuir. Il n’a jamais confié à qui que ce soit les secrets de son évasion, aussi sommes-nous incapables de les retranscrire ici. Toujours est-il, qu’après d’interminables kilomètres de béton, au détour d’un vieux commissariat en ruine, alors qu’un féroce Pitbull le poursuivait à un rythme effréné, il avait atterri dans le Parc de Judd Street. Les cannes égyptiennes l’avaient aidé à se cacher du molosse qui en voulait à son plumage et le Pélican Fou ne s’en était plus séparé depuis.
L’extravagant oiseau avait quitté son parc pour s’enfermer dans un autre. Curieuse morale, conclurez-vous sans savoir qu’il n’ait de plus belle prison que celle que l’on se choisit.

Mais, il est désormais temps de revenir à notre équipage de gourmands renardeaux. Si l’eau était trop fraîche pour que les animaux puissent s’y baigner, les berges du lac étaient quant à elles bien remplies. Des dizaines de rongeurs, d’oiseaux et quelques faons avaient eu la même idée que la fratrie rousse et on ne trouvait plus que de rares groseilles sur les buissons autour desquels ils s’étaient agglutinés.

Dépités, Petit Renard et ses frères comprirent qu’ils arrivaient trop tard. Il ne restait plus rien à manger. C’est alors que notre petit héros eut une idée.

- “Je sais où nous trouverons des baies ! Et pas seulement des groseilles, mais aussi des mûres, des myrtilles et peut-être même des cassis si nous avons de la chance !”

A ces mots, tous retrouvèrent espoir et sourire et reprirent le chemin en trottant derrière Petit Renard. Au bout de seulement quelques mètres, le plus jeune de la fratrie comprit où ils se rendaient.

- “Il faut faire demi-tour”, avertit-il ses frères, “nous allons dans la direction du Commissariat, Maman nous l’a formellement interdit !

- Tu as raison,” répondit Petit Renard, “mais Maman ne sait pas que les autres animaux ont dévoré toutes les baies du lac et elle serait bien triste de nous savoir si affamés. De plus nous ne dépasserons pas la grille et ne nous approcherons donc pas du  commissariat.”

 

Rassurés par ces paroles qui paraissaient sages et sensées, tous les renardeaux se remirent en route. Ils atteignirent rapidement l’orée de la forêt où s’élevait la grille interdite, frontière rouillée entre leur monde enchanté et l’effrayant Commissariat aux pierres usées et salies par l’Homme et le temps.

Petit Renard avait dit vrai. Des buissons garnis de toutes sortes de baies s’entremêlaient aux barreaux de la grille. Groseilles, mûres, cassis, myrtilles, elles semblaient si délicieuses que, sans encore y avoir goûté, déjà leurs jeunes babines salivaient. Il ne leur fallut que quelques bouchées pour engloutir les succulentes baies.

Alors que ses frères roulaient sur le dos pour amorcer une sieste digestive, Petit Renard continuait à entendre son estomac gargouiller. Il avait repéré, de l’autre côté de la grille, un arbuste dont les fruits violets avaient l’allure plus appétissante encore que ceux qu’il venait de dévorer. Il ne devait pas franchir les épais barreaux qui clôturaient le parc. Sa Maman lui avait répété cette règle plus d’une centaine de fois, mais les baies paraissaient si bonnes, si juteuses et sucrées, qu’il oublia bien vite ses recommandations prudentes. D’un coup d’oeil, il s’assura qu’aucun de ses frères ne regardait dans sa direction puis se glissa souplement à travers les barreaux défendus.

 

Le jardin du vieux commissariat ne ressemblait en rien au Parc de Judd Street. Son herbe était jaune et rugueuse, de douloureux graviers parsemaient le sol terreux et aucune feuille n’ornait les branches à moitié mortes des arbres. Seul l’arbuste aux baies violettes demeurait vert et en bonne santé. Petit Renard avança lestement vers l’objet de son désir et s’attaqua avec gourmandise à ses fruits. Un bruit curieux s’éleva alors dans son dos. Un souffle rauque qui donnait l’impression de se rapprocher. Alerté, notre héros se retourna brusquement, ses oreilles pointues dressées plus haut que jamais, et se retrouva face au plus énorme Pitbull que l’on puisse imaginer.

Le molosse gardait le vieux Commissariat et n’appréciait pas du tout qu’un minuscule renard se promène sur ses plates-bandes, d’autant plus pour voler ses baies ! Les yeux noirs, les crocs en avant, les muscles tendus sous son poil grisâtre, le Pitbull se préparait à sauter. Déterminé à ne faire qu’une bouchée de l’avorton qui avait osé le défier.

 

Petit Renard cherchait un accès vers la grille du regard. S’il parvenait à rentrer dans le parc magique, il serait en sécurité mais le chien bloquait le passage de son infranchissable masse. Si il tentait de passer, il finirait en miettes.

Le molosse se rapprochait en grognant, Petit Renard devait agir avant que la peur ne paralyse ses membres. Sans réfléchir davantage, il rassembla son courage et détala le plus vite possible dans la direction opposée. Une fois dans la rue, il continua à courir sans oser se retourner mais devina au bout de quelques mètres que le Pitbull avait renoncé à le poursuivre. En bon chien de garde, il ne pouvait s’éloigner de l’enceinte du Commissariat et, de toute façon, le renard en fuite serait obligé de repasser par là pour rentrer chez lui. Pourquoi se fatiguer lorsqu’on peut s’allonger bien au chaud en attendant que le dîner revienne ?

Terrifié et haletant, Petit Renard ne s’arrêta que lorsqu’il eut besoin de reprendre son souffle. Lui qui n’avait jamais quitté le Parc de Judd Street se retrouvait plongé dans l’inconnu, perdu dans une ville immense et fourmillante de dangers. Autour de lui, des murs de briques défilaient à l’identique. Un vieux lampadaire grésillait près d’une cabine téléphonique. Désorienté, notre petit héros tourna encore quelques minutes avant de s’effondrer, abandonné par ses dernières forces. Jamais il n’aurait dû franchir la grille, jamais il ne rentrerait chez lui.

 

Il était sur le point de s’endormir là, au milieu d’une rue déserte où rien ne lui était familier lorsqu’une goutte acide vint s’échouer sur le bout de son museau. Un coup de tonnerre sonna alors le début de l’averse et Petit Renard se releva dans un dernier effort pour s’abriter dans la cabine téléphonique.

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